Pourquoi, moi, j’ai pas le mode d’emploi ?
Le grande mode d’emploi de la vie. En ce moment, je lis un livre incroyable que j’affectionne particulièrement : Bien-être de Nathan Hill. Ce genre de roman américain où, sous prétexte de raconter une vie somme toute ordinaire, l’auteur nous raconte des tas d’anecdotes, de détails. Un récit riche et fascinant qui, non seulement, m’apprend des choses mais en plus, parle de sentiments que je peux avoir parfois. Et notamment cette histoire de mode d’emploi de la vie parce que, parfois, je me sens tellement larguée, moi aussi.
Le mec qui débarque et se sent totalement largué
Je vous raconte pas l’histoire de Bien-être parce que c’est pas le sujet et y aura un article sur le sujet sur Raconte-moi des histoires. Je focus sur cette histoire de mode d’emploi. Notre protagoniste, Jack, arrive à l’université. Lui, le bouseux du Kansas, débarque avec une machine à écrire et environ trois T-shirts et se sent décontenancé. Les autres étudiants débarquent avec valises pleines, posters, micro-ondes et surtout ordinateur pour suivre les cours. Dès le début, il se sent en total décalage et se demandent : comment les autres font pour savoir ce qu’il fallait amener, ce qu’il faut dire ou faire ? Pourquoi, lui, n’a pas le mode d’emploi de cette vie. Et pourquoi il est le seul à avoir l’air totalement largué ?
J’ai pas les codes
Cette sensation de ne pas avoir le mode d’emploi, ce fut mon quotidien pendant des années. Ca l’est encore la plupart du temps. J’ai souvent la sensation de ne pas avoir les codes. Il y a quelques années, j’avais écouté un Transfert où une jeune femme diagnostiquée HPI expliquait qu’elle se sentait souvent larguée*. Elle citait un exemple précis où elle faisait du patin à roulettes avec une copine qui faisait exprès de se laisser attraper par les garçons. La jeune fille qui témoigne dit “sur le coup, je ne comprenais pas pourquoi, soudain, les garçons étaient plus rapides qu’elle alors que normalement, elle était plus forte qu’eux”. Là, ça m’a fait comme un petit électrochoc. Une des jeunes filles avaient les codes de la séduction juvénile, à savoir profiter d’un jeu pour déclencher quelques attouchements. L’autre non et elle a compris ce qui se jouait bien plus tard.
Zut, j’avais pas compris sur le coup
J’ai, moi aussi, la sensation de tout percuter avec un gros train de retard. Ah, c’était ça que je devais dire ou faire à ce moment-là ? Se sentir larguée, c’est une chose mais avoir l’impression qu’on est la seule à ne rien percuter, quelle violence ! Pourquoi tout le monde a l’air de savoir ce qu’on doit faire dans cette vie à la con mais pas moi ? Evidemment, on peut trouver plusieurs explications. Déjà, est-on sûr que tout le monde sait ce qu’il fait ? Si je retrouve dans un roman que je n’ai pas écrit des sensations qui me sont familières, on peut parier aisément que nous ne sommes pas deux au monde à ressentir la même chose. Peut-être qu’à côté de moi, quelqu’un panique intérieurement et se dit “mais comment, elle, elle sait comment agir ? Qui lui a donné le mode d’emploi ?” Oh non, Jessica, je n’ai aucune idée de ce que je fais. On est ensemble !
Une question d’éducation ?
Après, il y a aussi l’éducation. Les expériences que l’on peut partager. Je dis souvent que j’ai pas eu droit aux privilèges de ma classe. C’est dit sans acrimonie, juste factuellement. Je viens d’un milieu bourgeois, mon père étant médecin. Mais ma mère est une transfuge de classe qui n’a jamais été à l’aise avec ça. Donc je n’ai pas grandi avec les privilèges de ma classe, ce qui signifie : pas de cours de musique, pas de sorties au musée le dimanche, pas d’ambitions de type prépa ou grandes écoles. Moi, je suis allée à l’université, contrairement à mes parents. Donc je me suis retrouvée un peu démunie face à cette jungle. Idem pour la vie professionnelle. Ma mère a toujours travaillé au même endroit. Mon père a changé selon les associations avec tel ou tel médecin mais globalement, on restait sur du libéral. Entre l’université et la méconnaissance de mes parents du monde de l’entreprise privée, autant dire que j’ai démarré le jeu avec un sacré handicap. Près de 20 ans après le début de ma carrière, il semble que je ne suis toujours pas au point.
Après, j’ai pas forcément envie de respecter les règles du jeu
Oui, l’éducation, ça explique qu’on n’a pas forcément le mode d’emploi mais si on n’est pas trop con, on arrive à piger les règles. Me concernant, je les ai, les règles du jeu du monde de l’entreprise. J’ai cependant pas bien envie de jouer. A la table de jeu, je suis celle qui saborde un peu sa partie parce que ça l’ennuie et qu’elle préfère faire autre chose, voyez ? Mais justement, à propos de boulot et de nouveau job, le premier jour est la quintessence même de cette sensation de ne pas avoir les codes. Avoir l’air détendue et cordiale mais pas trop non plus. La première impression, comment ne pas la louper ? Il doit bien y avoir un guide, quelque part. Comment s’habiller suffisamment correctement sans avoir l’air trop coincée non plus…
Mais si, je suis très à l’aise
Trouver l’équilibre. Ne pas avoir l’air trop décalée. Ne pas donner l’impression de ne pas savoir, de ne pas comprendre. Donner la sensation qu’on est comme un poisson dans l’eau alors qu’on est en train de salement boire la tasse. J’ai souvent l’impression de ne pas avoir tout compris à la vie. Ou de le comprendre en décalé. De réaliser des mois ou des années plus tard comment quelque chose fonctionne et se dire qu’on a perdu du temps à pédaler, à jongler avec des données qu’on ne comprenait pas. Qu’on aurait peut-être pu comprendre si on avait fait l’effort de chercher, certes. Ne pas avoir le mode d’emploi initial n’exclut pas de chercher à se le procurer.

J’aime les romans qui parlent de moi
Bref, j’aime trouver dans des romans des mots posés sur des maux sur lesquels je n’ai pas forcément réfléchi. Me reconnaître dans un personnage. Comme une clé, laissée là par la vie. Ca ne m’empêchera pas d’avoir la sensation d’être parfois bizarre, en décalage. De se dire qu’on a été trop ou pas assez. Qu’on a dit ou fait ce qui ne fallait pas. Mais hé, apparemment, c’est complètement humain. Alors au pire, la prochaine fois, on demande de l’aide ou on s’excuse. Les autres aussi, tâtonnent.
* C’est pas fait exprès mais le titre du podcast fait aussi référence au mode d’emploi…


