Je suis une prétentieuse contrariée
C’est ce que j’ai dit à mon psy lors de l’avant-dernière séance. Une révélation. Une révélation que je trouve intéressante parce qu’elle est au carrefour d’une injonction sociale et d’une injonction parentale et je suis certaine que je ne suis pas la seule à être dans ce cas. Donc être prétentieuse contrariée, ça veut dire quoi et surtout, comment j’en suis arrivée là.
Soigner un dévissage suite à un licenciement
Parlons deux minutes de mon psy. Enfin, de ma thérapie surtout. J’ai entamé cette thérapie à la suite de ma “rupture conventionnelle” (licenciement) car cet événement m’a fait dévisser. Le monde du travail et moi, ça ne matche pas. A chaque fois, c’est sur moi qui ça tombe, la ligne en trop sur l’excel. Faut dire que je joue pas du tout le jeu et puis, peut-être que, finalement, je suis juste nulle. Bref, je suis au fond du trou. Et comme le pattern se répète, il est temps de relever le poing. Au moment de l’annonce du licenciement, je me suis mise en arrêt et ai été placée sous anxiolytiques. Sauf que ça ne me va pas. Ça me rend flottante et molle, j’aime pas. Le soin évolue : je passe ma vie à l’aquagym et ma MG me suggère une thérapie EMDR. Je souligne ici que l’aquagym a sauvé ma santé mentale deux fois l’an dernier (licenciement puis la mort de mon chat) et je poursuis.
Allons consulter le psy voisin
L’EMDR, j’avais déjà fait une blague dessus sur le côté “c’est quand tu es vraiment explosé mort de rire”. Je suis hilarante. Forte de la recommandation de ma MG, je contacte donc une psy proche de chez moi qui propose cette thérapie-là. Elle ne peut pas prendre de nouveaux clients donc elle me renvoie vers un confrère. Ça m’embête un peu car je choisis plutôt des femmes, en général, déjà par sororité. Mais le gars a son cabinet à 300 mètres de chez moi donc let’s go. Bon, il est très gentil donc aucun regret. Le seul truc, c’est que son cabinet est dans sa maison, ce qui veut dire que parfois, je peux le croiser. Et ça, j’aime pas trop.
Mon enfance a été très heureuse, merci
Bref, L’EMDR, c’est de la reprogrammation neurologique. En gros, on revit des scènes de son enfance et via une stimulation visuelle. On retraite. Dis comme ça, ça fait très médecine alternative, truc que j’aime peu. Dit la meuf qui fait de l’hypnothérapie. Mais il semble que ça marche. L’hypnothérapie travaillant sur mes angoisses spécifiques, j’ai la preuve que ça marche. La psychothérapie, je doutais un peu. Pas à cause de la technique ou du thérapeute mais parce que j’étais partie du principe que mon enfance était tout à fait heureuse et que le problème ne pouvait pas venir de là. Et en effet, les épisodes en retraitement peuvent paraître anodins. C’est la fois où mon instit’ de petite maternelle m’a traitée de nigaude parce que j’avais mal écouté une consigne et fait une bêtise. Oui, le moi adulte trouve ça anodin et estime qu’une instit’ n’a pas à traiter publiquement une enfant de 2 ou 3 ans de nigaude. Bref, un incident anecdotique…
Dans ma tête, y a du monde
Sauf que 43 ans plus tard, je m’en souviens. Oui, j’ai une très bonne mémoire. Mais quand même… Et le retraitement a duré plusieurs séances, me faisant passer de la honte crasse à la colère puis, enfin, à l’indifférence. Et me voici avec une collection de petits incidents scolaires, tous en maternelle et primaire. Des choses anodines en apparence mais qui, dès que je m’y penche, déclenchent des réactions vives. De la colère, de la honte et une certaine haine de moi, on va dire. Et dans ces retraitements, apparaît plusieurs personnages. La petite fille, soit moi aux âges concernés par le souvenir, la moi adulte et la méchante voix. Plus intéressant, apparaît une version alternative de moi. En gros, physiquement, c’est moi adulte mais avec les tenues que j’attribue à mon moi enfant. Par exemple une frange, une queue de cheval et une veste en jean.

Ma voix méchante déteste ma version alternative
Ma méchante voix, elle déteste cette version alternative de moi. Elle lui crie dessus. Oui, je vois tout ça dans ma tête pendant les visualisations. La méchante voix n’a pas de corps, elle est une voix intérieure mais le plus grand troublant, c’est que cette voix… c’est moi. C’est moi qui recrache toutes les injonctions intégrées et toutes les remarques négatives que j’ai ingérées dans ma vie. Des choses qu’ont pu me dire mes parents, ma soeur, mes profs, mes amis. De façon suffisamment anecdotique pour que la méchante voix ne prenne pas la leur. Le scénario est souvent le même. Mon moi enfant a raté un truc. Par exemple, je me suis plantée à un contrôle de maths parce que j’avais pas bien écouté les explications, sans doute pas révisé, et que j’avais torché le truc parce que je voulais arriver vite à l’activité suivante. Ça et le plaisir de finir en premier parce que je suis très intelligente. Résultat : 2/10. Honte et déshonneur. Là, la petite fille serre les poings et décide que never ever ! Qu’elle va bosser comme jamais et que ça n’arrivera plus jamais. D’ailleurs, fun fact : cette histoire de maths concernait les multiplications à deux chiffres et en sortant de la séance, je brûlais d’envie de faire des multiplications à deux chiffres, c’était le plus important.
« T’es qu’une feignasse »
Mais la voix méchante, elle n’aime pas que je sois pleine de volonté. Elle m’attaque. Elle me dit que c’est bien joli, les bonnes résolutions mais que, comme d’habitude, ça va durer deux jours et qu’après, je ne ferai plus rien. Parce que je suis une feignante. Une rêveuse qui vit dans son imaginaire et n’agit jamais. Sauf que, dans ma visualisation, la méchante voix crie sur la version adulte de la petite fille, appelons la Nora. J’adore ce prénom. La méchante voix crie sur Nora mais Nora s’en fout. Elle est studieuse et n’entend pas la méchante voix. Qui pète un câble parce qu’elle ne supporte visiblement pas de n’avoir aucune prise sur Nora. Et moi, Nina, je veux devenir Nora.
J’étais une cool kid
Surtout que, dans mes visualisations, y a un truc qui est ressorti. Ma popularité d’enfant. Souvent, la fin du retraitement arrive quand la scène se transforme en moment joyeux. Je suis entourée des autres enfants de ma classe et c’est la fête. Ambiance dernier jour de classe. Je ne suis pas au centre des autres enfants, je suis juste intégrée au groupe. Et je me sens bien. Je ne me questionne pas sur le fait que je pourrais dire des trucs bizarres, que je prends trop de place. Je suis juste moi, sans calcul ou précaution. Mais j’étais super cool étant gamine, en fait.
Merci de me complimenter
Mais les injonctions familiales à la modestie et le fait qu’il est mal vu pour une fille/femme de se la péter ont peu à peu incité la cool kid que j’étais à une forme d’effacement. Typiquement, dans les différentes scènes, la petite fille attend à un moment qu’on la complimente. Qu’on reconnaisse qu’elle est la meilleure. Parce qu’elle veut être la meilleure genre elle était décidée à devenir la reine de la multiplication à deux chiffres. C’était essentiel pour elle. Mais elle ne devait pas dire qu’elle était la meilleure. Elle n’en avait pas le droit parce que c’est pas bien de se la péter. Alors qu’elle a envie de clamer au monde entier qu’elle a rectifié le tir. La prétentieuse contrariée. Du coup, durant mon enfance, y a plein de moments où je faisais ma poseuse. Genre je voulais être interrogée mais je ne levais pas le doigt. Je prenais un air détaché en espérant être l’Elue de la maîtresse. Et évidement, qui déteste les poseurs ? Moiiiiii.
Cheveux violets
Plus j’avance dans ma thérapie, plus je deviens Nora. Je commence à être ce que j’ai envie d’être. Et ce que j’ai envie d’être est plutôt… visible. Là, par exemple, j’ai les cheveux violets. Je n’avais jamais vraiment osé parce que “faut pas se faire remarquer”. J’avais certes tenté l’aventure en bleu mais ça avait été discret et cantonné au mois d’août. “Parce que les clients ne seront pas là”. Oui, il ne faut pas se faire remarquer parce que les clients ou les futurs employeurs n’aiment pas trop les gens fantasques. Ma fantaisie actuelle : des cheveux violets et un tatouage patte de chat sur le bras. Rock n’ Roll la meuf. Mais le pire, le pire, c’est que j’ai vraiment un fond de stress sur le fait que ça pourrait effrayer des employeurs. Alors qu’un employeur qui regarde plus mes cheveux que mes compétences, ai-je vraiment envie de bosser pour lui ?

Ca va les chevilles ?
Mais je suis une prétentieuse contrariée. Je n’ai pas le droit de me vanter. Parce que dès que je le fais, ma sœur me bâche genre “ça va, les chevilles ?”. Pas qu’elle. Cette phrase, je l’ai entendue tant de fois dans ma vie. Alors que… bah pourquoi j’aurais pas le droit d’être fière de moi ? Oui, je parle et j’écris bien. Déso, pas déso. Oui, j’ai de la jugeote et je sais que je peux apprendre vite. Oui, je suis besogneuse. Celui-là, c’est vraiment ma révélation ultime. Je me suis toujours considérée comme une grosse flemmasse alors que dans mes visualisations, mon premier réflexe en cas d’échec, c’est… de remettre mon travail sur l’ouvrage. Parfois avec excès. Je refuse de pas y arriver. Moi feignasse ? Je suis bosseuse jusqu’à l’excès ! Et ce réflexe de devenir la meilleure là où j’ai trébuché, c’est pas un truc imaginaire, c’est moi. Et qu’est-ce que je fais ensuite quand je réussis et qu’on me félicite ? Je minimise ! “Oh, c’est rien, c’est pas si compliqué, tu sais”. Mais tais-toi ! Tu as bossé comme une malade, prends la totalité des applaudissements et dis clairement que tu as cravaché pour y arriver. Mets-toi en avant, bordel.
Si je me la pète trop, je vais trébucher
Mais j’ai le combo maudit. L’injonction à la modestie familiale, être une femme dans une société où on aime mordre les chevilles de celles qui s’affirment et la superstition. Sur ma superstition, c’est vraiment mon auto-censure à moi. C’est le fait de croire que si je franchis certaines limites de la gentillesse et de la modestie, je vais le payer direct. Sur la gentillesse, dès que je pense quelque chose de mal d’une personne random ou que je me montre un peu sèche et désagréable, ça va me retomber dessus parce que je serai une mauvaise personne. Genre dépasser une personne toute molle qui marche en plein milieu à deux à l’heure en pensant du mal d’elle et en lâchant un claquement de langue agacé est la voix royale pour me casser la figure trois mètres plus loin. Fun fact, en écrivant cette phrase, j’ai imaginé la scène dans un couloir de métro. Y a pas de métro à Bordeaux. Où je ne prends pas les transports en commun de toute façon. Peut-être que ma vie de connasse pressée est derrière moi. Oui parce qu’autant, j’ai le droit d’être énervée par quelqu’un qui ne fait pas d’effort pour ne pas gêner les autres. Dans le cas d’une personne totalement valide et qui sait où elle va, j’entends. Chacun ses humeurs Mais bordel, s’énerver pour ça, que de tension pour rien. Donc je n’ai pas le droit d’être méchante sinon la vie me punit. Et je n’ai pas le droit d’être prétentieuse sinon je me prends une claque dans la gueule. Genre en janvier 2025, je débarque dans les locaux parisiens comme une star. En avril, je me fais virer. Oups.
Les femmes doivent pas relever la tête
Et puis il y a les injonctions du système. En patriarcat, une meuf “qui se la pète” est une cible. Ces derniers temps, sur Instagram, des créatrices de contenus partagent des commentaires “négatifs”, mot poli pour dire “commentaire violent sur leur personne”. Genre une meuf se filme en train de faire du sport et ça pleut. Trop grosse ou trop maigre, trop musclée, pas assez de cul… parfois, les dénigrements sur le physique, vu que c’est ça que ça tombe neuf fois sur dix, sont postés par des mecs qui ont un physique de vieille patate. Je me souviens d’un gars qui traitait une meuf de baleine. Oui, la jeune femme concernée avait de belles formes mais… bordel, Patoche, t’as vu ton bide à bière, là ? Bien sûr que même le mec le plus affûté du monde n’est pas autorisé à attaquer une femme sur son physique, d’autant plus quand elle ne s’adresse pas à lui spécifiquement. Mais quand en plus le mec semble enceint de sept mois, c’est quand même le roquefort qui dit au camembert qu’il pue. L’audace, l’audace. Et pourquoi cette audace ? Parce que les hommes ne sont pas soumis aux mêmes injonctions que nous ? Ou parce qu’il est socialement admis qu’une femme, ou une personne issue d’une minorité d’ailleurs, qui ose se mettre en avant doit accepter de se faire insulter quoi qu’elle fasse. Et venez pas me dire “gna gna gna, les hommes aussi”. Thibault in shape se fait agresser sur ce qu’il dit ou fait parce que c’est border. Sa compagne Juju Fitcats se fait agresser sur ce qu’elle est. A savoir une femme qui ose montrer son corps. Pour les mêmes raisons que Thibault, hein. Mais elle est une femme…

Viens, Nora, on va acheter des paillettes
Bref, je suis une prétentieuse contrariée parce qu’on m’a appris qu’une femme doit rester dans le rang. Ne pas dépasser, ne pas se faire remarquer. Sauf que dans ma tête, il y a Nora. Nora est déjà cool parce qu’elle fait plein de trucs mais surtout parce qu’elle n’écoute pas les méchantes voix. Nora est ce que j’aurais pu devenir sans cette censure permanente, cette injonction à rester à ma place. Alors, vous savez quoi ? Je vais devenir Nora. Ca ne va pas forcément être facile mais j’ai envie de tenter. Parce que je le dois à la petite fille qui avait plein d’amis et qui était toujours pleine d’élan avec une envie de briller. T’inquiète poulette, tu vas briller. Toi et moi, on va rentrer dans l’ère paillettes. Encore plus.





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